Ce sempiternel débat oppose perpétuellement deux logiques incompatibles qu’on prétend fondre.
D’une part il y a la vision solidariste et distributive : le travail est nécessaire à tous et son produit à la société ; quiconque peut travailler le doit, et quiconque ne peut pas ou plus travailler doit en être dispensé : ceux qui ont usé leurs forces ont le droit de se laisser assister par ceux qui peuvent travailler. Dans une telle vision, l’âge de la retraite est quelque chose d’individuel, donner un même âge de retraite à tous n’a aucun sens, si ce n’est celui d’une égalité forcée et absurde. De même que le fait de compter combien d’années chacun a travaillé pour déterminer quelle part de ses revenus de travail il a droit à toucher à retardement est absurde : dans une optique de solidarité et de redistribution, seuls entrent en ligne de compte les besoins de l’individu dispensé (ou interdit, dans certains cas, ceux qui se sentent diminués de ne plus participer à l’activité sociale, mais qui ne sont plus en état physique de le faire) de travail, et les possibilités de la société grâce au travail des actifs.
Et puis il y a la vision accumulative, suivant laquelle la pension de retraite n’est que la reversion des économies accumulées pendant la période active ; dans cette optique, la durée de travail, le respect d’un calendrier, la fixation d’un âge de retraite, prennent sens ; sauf que dans cette optique le payement des pensions par les actifs n’a plus de sens, lui : la reversion des économies accumulées par le travailleur, c’est le travail de sociétés de placement, de contrats privés d’assurance et cela justifie pleinement l’idée de sortir la notion de retraite de la gestion des caisses sociales.
Personnellement je demeure attaché à la vision sociale : le travail est une charge de tous, le retraité reste celui qui ne peut plus participer et à qui la société doit de pouvoir continuer et finir ses jours dans des conditions satisfaisantes. Dans cette optique, je suis convaincu que ni « âge » imposé ou « autorisé » de la retraite, ni prise en compte de la durée de cotisation, ne sont compatibles avec une gestion sociale. Autoriser ou imposer l’arrêt du travail en fonction des capacités physiques et psychiques à le fournir est, à mes yeux, incompatible tant avec la fixation d’un âge de la retraite qu’avec la fixation des pensions en fonction de la durée de cotisation. Qu’une commission sociale et médicale apprécie les besoins du demandeur tant sur le plan de l’arrêt de travail et du repos que sur le plan de la pension, en fonction de ses capacités, de son état de santé, de sa position sociale, voila ce qui résoudrait sinon tous les problèmes des retraites, au moins ceux, nombreux, liés à l’incompatibilité entre les deux conceptions et à leur mélange dans la législation. Est-ce la meilleure ? Il faut en décider une fois pour toutes plutôt que d’essayer de mélanger les deux méthodes pour associer non les qualités, mais bien les défauts des deux.
